Mauvais Noël !
- Jasmine

- 21 déc. 2025
- 5 min de lecture
C’est la saison des regards caméras de Jude Law ! Mais aussi la parfaite occasion pour regarder des films à la croisée des chants de Noël… et des tueurs en série. Sorti en 1974, Black Christmas est un slasher canadien culte à ne pas louper si vous voulez cumuler chocolat chaud et frissons.

Un Noël horrique
Chorales, sapins et couronnes de Noël aux portes, chaque élément de décoration invite à entrer dans la résidence étudiante entièrement féminine où les pensionnaires retournent peu à peu chez leurs parents pour les fêtes… ou tout droit vers la mort. Tout le film est plongé dans la pénombre, de façon à dissimuler chacun des corps des jeunes étudiantes. Le sentiment de réconfort et de nostalgie à la vue des festivités de Noël en préparation se transforme en une accumulation de décorations renforçant l’angoissante vérité : le tueur est dans la maison. Ce lieu synonyme d’intimité et de sécurité devient un piège qui se referme progressivement sur les protagonistes. Parmi les recoins de la maison qui ne sont pas éclairés par des guirlandes de lumière se cache un meurtrier dont on ne verra jamais le visage. Son arme ? Un téléphone qui retentit, des appels grossiers et des menaces de mort.
Qui est à l'appareil ?
Tout commence quand Jess répond au téléphone et s’exclame auprès de ses amies : “C’est encore lui, le Gémisseur !”. Depuis un certain temps, la résidence étudiante reçoit des appels étranges venus d’un harceleur pervers anonyme. Effrayer ses victimes par un coup de téléphone est un motif récurrent dans le cinéma d’horreur et qui se recycle inlassablement (Scream, Black Phone). L’anonymat du tueur lui donne le pouvoir de la parole : c’est lui qui choisit quand et comment il téléphone aux jeunes femmes. Il n’interagit jamais avec ses victimes et se contente de répéter en boucle des obscénités et / ou des grognements. À plusieurs reprises, Jess entend au téléphone des éclats de voix d’une dispute entre une “Agnès” et un “Billy”. Ces différentes voix sèment le doute quant à la provenance de ces appels : qui est à l’appareil ? Le “Gémisseur” est omniprésent malgré son identité cachée. Sa voix remplit l’espace acoustique lors des scènes au téléphone et chaque ombre dans les chambres sont accompagnées d’un silence profond, parfois brisé par un léger grincement, signe qu’il n’est plus très loin. Clare est sa première victime, dont la mort est illustrée dans les affiches promotionnelles du film. Asphyxiée par un sac en plastique, le tueur dépose son corps inerte sur une chaise à bascule, dans le grenier. Ses camarades la pensent disparue, sans se douter qu’elle n’a en réalité jamais quitté la résidence…
Un slasher en avance sur son temps... et toujours d'actualité
Malgré les critiques que l’on peut adresser au sous-genre, notamment sur les représentations genrées parfois stéréotypées, Black Christmas est en avance sur son temps. D’autant plus que la première “vague” de slashers arrivera réellement suite au succès d’Halloween (John Carpenter, 1978).
Le film évoque des thématiques féminines et féministes : Jess est enceinte et souhaite avorter. Lorsqu’elle annonce sa décision à son petit ami, Peter, celui-ci tente de la convaincre et de la forcer à garder l’enfant, qu’il juge étant pareillement le sien. Même lorsqu’il lui propose (sans exactement lui demander son avis, plutôt en lui imposant un fait qui serait déjà accompli) de l’épouser, Jess refuse. Elle explique que ni le mariage, ni un enfant ne la fera changer d’avis, elle veut poursuivre son avenir comme elle l’entend. Au Canada, l’avortement devient légal en 1969, Black Christmas sort seulement 5 ans après. Par ailleurs, Jess porte une croix autour de son cou, ce qui n’est pas un détail anodin. Contrairement à ce que l’on pourrait penser (malgré 51 ans qui ont passés), l’avortement n’est pas un débat (tout court), et encore moins un débat religieux. Peter essaie de la faire culpabiliser en comparant son avortement à un meurtre, ce qui n’est absolument pas normalisé dans la réaction de Jess, outrée par ses propos. Chaque femme doit avoir accès à avorter dans de bonnes conditions.
L’une des règles des slashers est que la final girl, soit la survivante du film, doit être vierge. Les rapports sexuels sont un arrêt de mort. Pourtant, les jeunes étudiantes de la résidence sont avant tout des étudiantes. Elles boivent, fument et ont des rapports sexuels fréquents, y compris Jess, la final girl. Si les slashers ont longtemps été considérés comme un retour à l’hétéronormativité pour des sexualités et des rapports genrés déviants, les étudiantes ici sont toutes pêcheuses. Notamment Barb, ivre la majorité du temps, qui, lorsque l’une de ses amies s’inquiète à propos des appels téléphoniques, racontant qu’une femme s’est fait violer récemment, hausse les épaules. Elle déclare que les filles des villes, comme elle, ne se font pas violer. Mais la mort de Barb vient démonter son arrogance. A coups de sculpture licorne en verre, son corps est transpercé, rappelant métaphoriquement un viol. Le viol n’est jamais la faute d’une victime et peut arriver à n’importe quelle femme. Tout le monde est concerné par le viol.
Black Christmas est un slasher qui représente toutes ces thématiques sans voyeurisme sadique, sans stéréotypisations. La plupart des slashers sont source de multiples interprétations et leurs récits posent des ambiguïtés textuelles qu’il est important de prendre en compte dans leur globalité. Mais pour autant, ce n’est pas le cas du film de Bob Clark, qui tient et défend ses propos sans jamais changer d’avis. C’est probablement ce qui fait la force du film et qui le rend malheureusement intemporel. J’aurais aimé pouvoir dire que ce film est daté et que l’avortement n’est plus considéré comme un débat, mais un droit. Pour un film d’horreur de Noël sorti il y a 51 ans, les rapports genrés et la représentation des femmes à l’écran est bien plus progressiste que Terrifier 3 (Damien Leone, 2023).
C'est qui Billy ?
Le film tient un rythme constant tout du long. Mais après 1h34 de suspense intense, le spectateur reste sur sa faim, totalement frustré. Alors que Peter est (supposément) assassiné par Jess, persuadée qu’il est l’auteur des crimes, la caméra remonte à l’étage, pour retrouver les corps des victimes, introuvés par la police. La fameuse voix retentit dans le grenier faiblement éclairé : le tueur est toujours en vie. Mais alors, qui était ce tueur ? Qui était Agnès, et pourquoi s’est-elle disputée avec Billy ? Peter a-t-il réellement été tué par Jess, ou était-ce le tueur ? Quel est le rapport avec le meurtre de l’enfant ? Était-elle aussi une victime du Gémisseur ?
L’image de fin déroule sur la maison, renvoyant directement au premier plan du film. Le visage asphyxié de Clare apparaît à la fenêtre du grenier, tandis qu’un policier surveille l’entrée de la maison, et en fond, la sonnerie du téléphone…
... Sur ce, fermez vos fenêtres, vos portes, ne répondez pas au téléphone et Joyeux Noël !






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